Pour la deuxième année de suite, la filière « betteraves sucrières » est en passe d’obtenir le droit d’utiliser ces pesticides ultra-nocifs qui sont pourtant théoriquement interdits en Europe. Cette année, la démarche utilisée est encore plus risible que l’an dernier (et donc insultante pour la science et la démocratie).
Les habitué·e·s des réseaux sociaux qui s’engagent dans des débats polémiques sont régulièrement confrontés à des trolls pratiquant une technique rhétorique que j’appellerai « sourcisme », par analogie avec le faux sophisme. Elle consiste à truffer un argumentaire de sources apparentes, soit sous forme de références à des études scientifiques, soit sous forme de liens hypertexte vers des articles de presse… mais avec l’espoir que personne ne les vérifiera. Car la ruse de cette technique consiste à invoquer des sources hors de propos voire à contresens, c’est-à-dire en réalité à donner mensongèrement une apparence de sérieux à un argumentaire bidon. Le principe est que 99 % des lecteurices n’iront jamais rechercher l’article scientifique, ni même cliquer sur le lien, et ne découvriront pas que leur invocation est une imposture. Il s’agit donc d’habiller un argumentaire d’une apparence de sérieux scientifique, alors même que les références citées sont hors-sujet, ambiguës voire carrément totalement opposées à la théorie présentée. C’est en somme un détournement de la technique de « l’argument d’autorité ».
Les lobbyistes de l’agro-industrie et les politiciens, très présents sur les réseaux sociaux, ont parfaitement assimilé le sourcisme, comme en témoigne la ré-autorisation en cours des pesticides néonicotinoïdes. Vous vous souvenez de ces pesticides terriblement rémanents (actifs pendant plusieurs années) et monstrueusement toxiques pour les pollinisateurs et toute la chaîne écologique ? Je vous en avais parlé dans le Mazette n°16, lorsque le lobby betteravier avait obtenu leur ré-autorisation dérogatoire au printemps 2021. Un nouvel arrêté d’autorisation dérogatoire va être publié en janvier 2022, et a été soumis à un « Conseil de surveillance des néonicotinoïdes » dont les enquêteurs de Mazettte ont obtenu des infos en avant-première.
Ce « Conseil » devait donner un avis sur le projet d’arrêté. Cet avis devait être circonstancié et argumenté. Ha ha ha. Retenez-moi ou je vais me rouler par terre. Premier trait d’humour : le Conseil a été convoqué le 21 décembre, et la nécessaire « consultation du public » qui doit suivre était prévue pour la période des fêtes (il n’est pas impossible que sous pression elle soit tout-de-même décalée à la rentrée de janvier). C’était osé, mais après tout pourquoi se priver.
Deuxième trait d’humour : l’avis doit s’appuyer sur des arguments, donc les membres du Conseil ont reçu des documents sur les prévisions météo (l’infestation des betteraves par le puceron qui transmet la jaunisse dépend des températures de fin d’hiver) et des prélèvements sanitaires prospectifs. Sans surprise, la météo n’étant pas prédictive à long terme de façon fiable, la conclusion du premier document est « une infestation ne peut pas être exclue ». À quelques tournures près, la même formulation que l’an dernier. Et certainement que l’an prochain. Car par définition, aucun modèle météo ne pourra jamais l’exclure. Info zéro, mais cela fournit une « source » apparente et occupe une demi-heure de réunion, c’est toujours ça de pris. Le document sur les prélèvements sanitaires est encore plus croquignolet : alors que 23 % des prélèvements étaient positifs à des virus indicateurs de risque fin 2020, ils ne sont plus que 0,88 % à être positifs fin 2021. Moins de 1 %. Néant.

En réalité, le lobby sucrier compte sur ces deux indicateurs pour aller dans son sens, il en préjuge le résultat. Il espère que les tendances météo indiqueront un fort risque de températures élevées en fin d’hiver, et que les prélèvements sanitaires fourniront un taux élevé de positifs. Si c’est le cas, banco !, ces indicateurs sont utiles et mis en avant. Problème : que faire lorsqu’ils sont inutiles et ne justifient pas la dérogation ? Un premier degré d’hypocrisie consiste à dire « pouce ça ne compte pas » lorsque les résultats ne vont pas dans le sens espéré, avec des formules du type « cela ne peut pas être exclu ». Ha ha. Un deuxième degré est atteint en fournissant quand même les données pour remplir l’espace et pour créer l’illusion d’une assise scientifique à la demande de dérogation. Magnifique exemple de sourcisme, digne des plus gros trolls d’internet. Certains élus (députés et sénateurs qui siègent dans ce Conseil) et surtout les acteurs du lobby sucrier (betteraviers, syndicats conventionnels, filière sucre, instituts de recherche) ont abdiqué toute dignité. Notons toutefois que deux voix se sont élevées contre cette manipulation, celles des représentants du monde associatif. Certains contre-pouvoirs mériteraient de peser davantage face au pouvoir institué.
De notre envoyé spécial,
Jacquou le Croquant