Qu’importe la biodiversité si l’industrie peut se sucrer ?

Voilà sans doute l’un des enseignements de première année dans les écoles de communication, option « industries agro-alimentaires » : quand vous avez escroqué les agriculteurs, accusez les écolos, ça marche toujours.

C’est une histoire presque banale dans notre monde néolibéral. Premier acte : l’industrie du sucre obtient la suppression des quotas betteraviers, qui encadraient la production de sucre de betterave et évitaient des dérives spéculatives tout en garantissant un revenu aux agriculteurs. Deuxième acte : cette dérégulation provoque évidemment une surproduction, qui arrange l’industrie puisqu’elle peut alors baisser les prix, mettre les agriculteurs en concurrence et dicter sa loi. Troisième acte : les betteraviers gagnent moins, donc surproduisent encore plus, et les entreprises moyennes sont en faillite. Quatrième acte : pour masquer leur crime, les industriels accusent un puceron, pourvoyeur d’une jaunisse, de faire baisser les rendements. Vient le moment de choisir la chute de la pièce. Tragédie ou dénouement héroïque ? Mal inspirés, les agriculteurs ont laissé le choix au gouvernement français.

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Le cinquième acte aurait pu voir les pouvoirs publics agir à la hauteur des enjeux du XXIe siècle. Il suffisait de dénoncer les manœuvres industrielles, de rappeler que même avec la jaunisse les betteraviers français produisent encore plus de sucre en 2020 qu’en 2010, de souligner que seul 10 % de ce sucre est utile tandis que l’essentiel est ajouté à de la malbouffe ultra-transformée, et de rétablir une régulation ou une mutualisation. Un peu de diversité dans les cultures et quelques haies suffisent alors à limiter les pucerons.

Le gouvernement a choisi, au contraire, d’abonder dans la mystification, de pleurer avec les agro-business-men sur la vilaine jaunisse, et de réautoriser les néonicotinoïdes, ces tristement fameux pesticides « tueurs d’abeilles » que l’on avait pourtant dé-fi-ni-ti-ve-ment interdits, promis juré. La méchante nature fait des malheurs aux pauvres gros agriculteurs, tuons la nature. Les écolos, voilà l’ennemi. Dans le monde agricole, c’est un mantra magique.

Bon, allez, on va donner quelques gages, par exemple en interdisant de cultiver des plantes mellifères dans les deux années qui suivent la betterave. Ah oui, on ne le crie pas trop fort, mais les néonicotinoïdes persistent dans l’environnement pendant plusieurs années, et se retrouvent dans les cultures et leurs fleurs jusqu’à deux ou trois ans après le semi d’une graine traitée (ce n’est pas une blague). Une broutille… Pas de cultures mellifères, pas d’empoisonnement des pollinisateurs, hop. Comment ça, pas de pollinisateurs de toute façon puisqu’ils n’auront plus rien pour se nourrir ? Mettez-moi ces mauvais esprits dehors ! La nature, c’est simple à gérer. On éradique, on calibre, on met en équations et on ne garde que ce qui fait de l’argent.

Reprenons. Cinquième acte : les néonicotinoïdes reviennent, la biodiversité s’effondre, mais on va tenir en grande pompe un « one planet summit » pour affirmer l’importance de la biodiversité. Du moment que la communication va, tout va.

Jacquou le Croquant

Narration : Mélaka
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