Les livres  de chiottes

Je l’admets, j’aime bien utiliser les toilettes des gens chez qui je vais bouffer, et quand je dis « utiliser », je parle bien de ce à quoi vous pensez, et j’y passe donc pas mal de temps. J’observe la déco, je juge la qualité de leur PQ tout en tirant des conclusions sur leur radinerie (quand c’est du papier 1 épaisseur) ou leur snobisme (quand c’est du triple épaisseur), mais ce que je préfère, c’est quand j’y trouve l’armoire à pharmacie car, dans ce cas, bien évidemment, je fouille un peu, essayant de déterminer leurs maladies, ce qui est parfaitement dégueulasse, certes, mais bon, quand on a le côlon hésitant, on s’occupe comme on peut.

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Samedi soir, nous avons passé la soirée chez Antoine, le cousin de ma femme, qui est universitaire, je crois, et sa femme, gendarme, qui nous a fait un très bon Osso-buco. Ils sont sympas, mais ont un humour un peu caustique, genre on ne sait pas s’ils font des vannes racistes en mode premier ou second degré. Étant moi-même féru de second degré, je pars de ce principe-là et accueille avec enthousiasme les blagues limite-limite sur les migrants noyés et autres joyeusetés dont Antoine nous a abreuvées pendant tout l’apéritif.

Vers 23h00, comme toujours, je prétexte une envie de pisser pour aller défoncer les gogues, juger mes hôtes et enquêter sur leur état de santé. Pour le coup, ce sont des bons hôtes, car ils ont carrément une bibliothèque dans leurs toilettes, ce qui est bien aimable car fureter dans les bibliothèques des gens est ma seconde passion. Beaucoup de BD, bien entendu, car c’est l’endroit parfait pour les lire, bon… y avait pas les miennes, mais je suis parti du principe qu’elles étaient probablement sur leur table de chevet ou qu’ils les avaient prêtées à des amis en leur disant « lis ces BD, c’est juste un putain de chef-d’œuvre, l’aboutissement ultime de l’humour trash, qui enterre à tout jamais le chat de Geluck, les Birds ou tout autre BD, depuis je ne peux lire que les patates de David Berry, j’y pense même quand je fais l’amour à ma femme… » ou un truc comme ça.

Par contre j’y trouve un bouquin intitulé L’extrême droite en Europe, puis un ouvrage de Jean-Marie Le Pen, le dernier livre de Zemmour et celui de Nabilla. Elle n’est probablement pas facho, elle ne sait même sûrement pas ce que ça signifie, mais qui a le bouquin de Nabilla chez lui, putain ? Bref, je me dis que le cousin ne faisait pas de second degré, et je me rends compte que, entrant dans son jeu, il me croyait aussi de son côté.

Ni une ni deux, j’échafaude un plan de vengeance. Une liste de trucs d’enfoirés, de trucs mesquins, à faire chez lui avant de partir. Déjà, je commence par pisser dans le petit pot dans lequel est rangée la balayette. Début gentil, mais efficace, d’autant que j’ai mangé des asperges la veille. Je fais une fausse dédicace dans le bouquin de Zemmour « Für Antoine, freundlich » en signant Adolf Hitler. Et ensuite, en traversant la cuisine, soi-disant pour me laver les mains, je prélève un peu de la pâtée du chat que je mélange au reste d’Osso-buco dont je sais qu’il sera le repas d’Antoine lundi midi. Je vous passe les autres trucs dégueus que je leur ai réservés, mais tout en scred, car je suis infiniment lâche.

Évidemment, quand il m’a ensuite expliqué plus précisément son taf, chercheur en histoire, et l’objet de ses travaux, « retracer l’histoire de l’extrême droite, pour mieux la combattre », j’ai regretté mes saloperies. Je me suis même senti mal…

Et puis j’ai repensé au fait qu’il avait le bouquin de Nabilla. Et ça va beaucoup mieux.

David Berry

Narration : Mélaka – musique : Poko
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