La pédagogie  des catastrophes

On dit généralement que l’homme a développé la technique pour se prémunir de la pression de la nature. Fatigué de subir le froid, la pluie, les maladies et les bêtes féroces, il a inventé maisons, vêtements, électricité, téléphone, machine à laver.

Mais, aux époques difficiles où l’homme endurait les agressions naturelles, il en ajoutait avec des guerres, des invasions, des conflits permanents. Ce qui signifie que le permanent rappel de réalité qui provenait des dures conditions de la nature ne lui suffisait pas…

Cela se passe toujours ainsi aujourd’hui. Ayant éliminé la pression naturelle, l’homme fait tout pour éviter d’être heureux. Il détruit la planète, dérégule le climat, organise son propre malheur. Il semble que l’humanité ne se sente bien qu’au bord du gouffre.

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Cette recherche permanente des catastrophes contredit le discours de maîtrise de nos sociétés. À écouter la propagande, nous développons des technologies qui nous permettent de dominer nos destins. La science a pour fonction de prévoir l’avenir, les applications techniques de l’améliorer. Cette volonté de maîtrise nous entraîne vers le transhumanisme. Nous remplaçons la biosphère par la technosphère et bientôt nous changerons l’homme pour l’homme augmenté.

Mais derrière ce fantasme de toute puissance, se dissimule une pulsion inverse : tout détruire pour bien s’assurer que nous serons toujours au bord de l’abîme.

Revenons à l’origine de l’homme. Tant que l’homme était encore un singe bipède sans véritable langage, il avait les sens ouverts et affûtés. Puis est arrivé le langage, ce logiciel collectif inséré dans les têtes individuelles. Tout a été découpé, artificialisé par les mots. L’esprit envahi de concepts s’est trouvé occupé par un bruit de fond permanent, la radio de la pensée chronique. Du coup, la sensibilité de l’homme s’est émoussée.

En conséquence, comme des drogués qui recherchent des sensations fortes parce que la réalité apparaît fade à leurs sens altérés, les humains ne se sentent vivre que face au danger imminent.

Aujourd’hui où notre sensibilité est encore plus abîmée qu’autrefois en raison de l’artificialisation de nos modes de vie, nous développons des moyens gigantesques pour provoquer des catastrophes.

Lorsque l’abîme s’ouvrira devant nous, nous aurons alors un sursaut de créativité et de sensibilité.

Juste pour un moment.

Dès que la planète ira mieux, l’homme se sentira mal de nouveau.

Jean-Luc Coudray

Narration : Félix Lobo
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