C’est qui le roi ?

– Papa, on va manger de la galette des rois, ce midi ? me demande Lili, au matin du 2 janvier.

Évidemment qu’on va se faire une galette ! Avec du beurre, du beurre, de l’amande et du beurre. Mon boulanger aime bien le beurre. Je fonce le voir pour en acheter une.

– Vous arrivez trop tard, elles sont toutes déjà parties ! me répond le boulanger.

Je regarde ma montre, il est 9h40. Derrière lui, il n’y a plus une baguette, plus un pain, juste un pauvre sachet de pain grillé.

En réalité, c’est comme ça tous les dimanches, mais je pensais qu’il ferait un effort pour l’épiphanie. Ce radin a tellement peur d’avoir des restes qu’il ne prévoit jamais assez de pain, et il est tout fier de dire à chaque client : « Tout est parti ! On a été dévalisé ! », ça lui donne l’impression d’être un boulanger fantastique, dont les produits s’arrachent à prix d’or. Cet abruti pourrait vendre le double de pain, d’autant que c’est le seul boulanger du bourg. Son concurrent du village voisin voit donc débarquer chez lui un max de clients chaque dimanche à partir de 10h00 quand bien même son pain est dégueulasse.

Le problème, c’est que ce boulanger opportuniste est fermé aujourd’hui. Je me tape donc la route jusqu’au Carrefour Market, seule grande surface du coin à ouvrir ses portes le dimanche matin. Je fais le tour du magasin, et les seules galettes que je trouve n’en sont pas, ce sont des brioches-industrielles des rois, quasi périmées. J’interpelle un vendeur.

– Excusez-moi, je ne trouve pas les galettes des rois.

– Vous savez, les galettes des rois, c’est terminé, me répond le gars.

– Comment ça ?

– Ça y est, on est passé à autre chose. Les galettes étaient en rayon du 5 au 31 décembre. Regardez, ce matin, on installe la suite.

Je jette un œil par-dessus son épaule, et je constate qu’ils sont déjà passés à la fête suivante : Pâques.

– Mais… l’épiphanie n’est même pas encore passée ?!

– On répond à la demande des gens, monsieur. Et les gens veulent prendre de l’avance pour Pâques.

– Et à Pâques, vous sortirez quoi ? je demande.

– On sortira les fournitures scolaires de rentrée. Toujours une longueur d’avance.

Il me faut faire un gros effort pour ne pas lui faire bouffer ses dents, mais j’y parviens en constatant qu’il est vachement costaud, et puis il n’y peut rien, il n’est que la partie émergée de l’iceberg capitaliste. Ou un truc comme ça.

Je rentre donc à la maison avec ma pauvre brioche industrielle, que Lili regarde avec mépris.

– Pourquoi t’as acheté ça ? me demande-t-elle.

– Ben… tu voulais une galette des rois. Franchement, demander une galette des rois, le 2 janvier, ma pauvre fille… tu n’y es pas du tout ! Les gens veulent des fournitures scolaires… euh non, attends…

Pupuce arrive en secouant la tête.

– Lili, n’écoute pas ton père, il n’a pas dû dessaouler d’hier soir. Je me demande bien pourquoi t’es allé au supermarché acheter cette daube alors que j’en ai acheté une ce matin à la boulangerie !

Je tombe des nues.

– Note que je t’en ai parlé hier soir… que tu m’as vu partir à la boulangerie ce matin, et que la galette est posée bien en évidence sur la table de la cuisine.

Merde, je ne l’ai pas écoutée.

– En tout cas, balance Lili en quittant la pièce, pas besoin de fève cette année, on sait qui est le roi des abrutis !

David Berry

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Narration : Félix Lobo (avec la participation d’Achille !)