L’univers des pesticides agricoles est un théâtre où se bousculent les premiers rôles. Son super-pouvoir de volatilité confère au prosulfocarbe un statut d’intouchable qui lui permet de multiplier les exploits.
Le glyphosate défraie la chronique depuis des années, du fait de son utilisation massive et de sa défense résolue par le lobby agro-chimique. Les néonicotinoïdes se sont fait une place dans nos actualités grâce à leur talent pour ravager les abeilles et les pollinisateurs sauvages. La chlordécone tient le haut de l’affiche en Martinique et Guadeloupe, où les territoires sont toxiques pour des décennies et les populations victimes d’une contamination généralisée. C’est maintenant au tour du prosulfocarbe de tenter de décrocher l’Oscar. Il faut reconnaître qu’il a su concocter un scénario machiavélique.
Imaginez une coopérative agricole qui collecte à la fois des céréales conventionnelles et des céréales biologiques, que l’on pourrait appeler Axéréal. Comme toutes ses congénères (sauf bien sûr celles qui sont 100% bio), Axéréal ne vit pas que de la vente des récoltes : elle tire une grande partie de son chiffre d’affaire de la vente de pesticides à ses adhérents. Parmi d’autres best-sellers, elle vend de grands volumes de prosulfocarbe à ses agriculteurs conventionnels. Il s’agit d’un herbicide, donc destiné à détruire les herbes indésirables au sein des cultures, mais par ailleurs extrêmement toxique pour les milieux aquatiques et ayant de graves effets cumulatifs à long terme. Surtout, ce produit, qui arrive au 2e rang des pesticides les plus utilisés en France, est terriblement volatil. Une grande partie des volumes épandus se volatilisent dans les heures et jours qui suivent la pulvérisation, et se diffusent ainsi dans l’ensemble des milieux écologiques et des maisons, jusqu’à des kilomètres des parcelles traitées.
Puisque le prosulfocarbe se retrouve partout, il est inévitable qu’il vienne parfois polluer des parcelles biologiques, que les paysans concernés font pourtant tout pour protéger des contaminations (haies, éloignement, et bien sûr pratiques écologiques constantes). Oh, ces paysans bio ne sont pas les seuls contaminés, loin de là ! Simplement, comme ils prennent des précautions en faisant régulièrement analyser leurs récoltes, ils sont les premiers à s’en apercevoir. Seulement voilà : quand une récolte de sarrasin biologique est contaminée par le prosulfocarbe (jusqu’à cent fois les doses maximales autorisées), elle est détruite sans valorisation et l’agriculteur perd des milliers d’euros. Pire encore, la parcelle voire la ferme entière peut se voir privée de certification biologique, de façon à protéger les consommateurices – alors même que les paysans n’y sont pour rien. Ironie de la situation, les cultures conventionnelles sont tout autant contaminées au-delà des limites légales, mais personne ne le sait puisqu’elles ne sont pas surveillées.
Or donc, certains agriculteurs biologique adhérents à Axéréal ont vu leurs récoltes polluées, donc détruites, et se voient obligés de payer les pertes occasionnées à la coopérative. Comme le prosulfocarbe est autorisé en France, son usage est légal et il est impossible pour les paysans victimes de se retourner vers l’État. Comme il est très volatil, il est impossible d’identifier le responsable de la pulvérisation et donc de faire jouer une assurance. Personne ne les indemnisera. Et c’est ici que le scénario atteint des sommets. Tenez-vous bien. Les agriculteurs bio victimes doivent indemniser leur coopérative du coût de destruction des lots contaminés. Ladite coopérative a pourtant VENDU ce prosulfocarbe à ses adhérents non-bio, et est donc co-responsable de cette perte. C’est digne d’un film d’arnaque. La coopérative vend d’un côté un poison à une partie de ses adhérents, puis exige de ses autres adhérents victimes de ce poison qu’ils paient les dégâts occasionnés par un produit qu’ils n’ont pas utilisé mais que leur coopérative a vendu par ailleurs. La pirouette est originale : c’est au pollué de payer, et celui qui organise la pollution se pose en victime.

Certes, un agriculteur qui pollue un voisin bio est censé être responsable des pertes et les indemniser. Mais la volatilité du prosulfocarbe annihile cette disposition. Il se déplace sur de telles distances qu’il est juridiquement impossible de démontrer d’où vient la contamination. L’État, qui prolonge son autorisation depuis 2018 sans ré-évaluation au mépris des règles habituelles, s’en lave les mains et se contente d’invoquer des distances de protection qui n’ont aucune valeur pour un produit aussi volatil. Ce « vide juridique » devient un gouffre abyssal qui engloutit les paysans biologiques.
Le glyphosate brille par son omniprésence dans les milieux. La chlordécone par son ravage méthodique et durable de deux îles entières. Les néonicotinoïdes par leur rémanence (longue durée de présence dans les milieux) et leur effet sur les pollinisateurs. Le prosulfocarbe par sa volatilité qui le diffuse partout et permet à ses utilisateurs d’échapper à toute traçabilité de la responsabilité. Comment diantre départager ces cabots ? Tiens, une idée : en les interdisant de scène une bonne fois pour toute. Pardon, ce scénario-ci est trop invraisemblable.
Jacquou le Croquant