L’avenir

L’avenir a une grosse qualité. Il rend provisoire les difficultés du présent. C’est pourquoi l’avenir doit être protégé.
Lorsque les sociétés n’évoluaient pas à toute vitesse comme aujourd’hui, l’avenir n’était pas dans le futur mais après la mort. Il ne s’agissait donc pas d’un avenir collectif mais individuel. C’est le problème de l’au-delà. Il divise les gens en fonction de leurs actes passés. Tout le monde ne va pas au paradis. L’au-delà, en tant qu’avenir, ne peut pas être une vision commune.
Pour sortir de cette impasse, est arrivée la notion de progrès. Le progrès proposait des lendemains qui chantent. Comme ce futur se réalisait sur terre, c’était pour tout le monde. C’est pourquoi le progrès avait un avantage sur la religion : il n’excluait personne.
Sauf que nous nous sommes aperçus aujourd’hui que le progrès est un puissant outil d’exclusion. Et non seulement le progrès n’est pas pour tout le monde, mais en plus il supprime les lendemains qui chantent.

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Exclus dans le présent, privés d’un avenir par le réchauffement climatique et la destruction du vivant, il ne nous reste plus qu’à revenir à la religion. En recherche de nouveauté, les gens se tournent alors vers le yoga et le bouddhisme. Mais ces courants spirituels ont un défaut. Ils offrent, comme vision d’avenir, la réincarnation. Autrement dit, ils nous expliquent que nous renaîtrons dans les prochaines décennies, celles justement de la catastrophe annoncée. En conséquence, même en renaissant, nous voilà privés d’avenir.
Les hommes ont toujours vécu avec un avenir, ils n’en ont plus. Alors, ils cherchent à s’évader dans le présent.
L’autre monde n’est plus le futur ou l’au-delà, c’est internet. Cette sphère numérique survole la planète terre comme autrefois le ciel chrétien ou le ciel du progrès. Chacun peut renaître sur la toile à l’instant où il le souhaite. On peut même changer de nom, d’identité.
C’est comme si l’avenir, pressurisé par le mur de l’effondrement qui nous attend, revenait en arrière, pénétrait le présent pour l’irriguer de sa dimension virtuelle. On dirait que, plus la toile s’étend, moins il nous reste d’avenir.
Notre situation est comparable à celle du vieillard qui, face au cul-de-sac de la mort, finit par rêver vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est son avenir, compressé par l’échéance, qui fait demi-tour et le pénètre avec sa charge imaginaire. Plus la personne âgée délire, moins il lui reste à vivre.
Tant que l’humanité avait un avenir, elle pouvait y envoyer son imaginaire. Maintenant qu’elle n’a plus d’avenir, elle ne peut plus se défaire du virtuel.

Jean-Luc Coudray

Narration : Félix Lobo